Ce jour marque le 30e anniversaire de la Journée mondiale du SIDA, une journée internationale célébrée depuis les années 1980, lorsque le diagnostic du VIH était une condamnation à mort et que les antirétroviraux vitaux encore de l’ordre de l’impossible. Je rejoins le personnel de santé de MSF, présent sur les projets de lutte contre le VIH et la Tuberculose en Afrique subsaharienne, dans certaines régions d’Asie et d’Europe de l’Est, pour soulever quelques questions sur un avenir qui nous paraît incertain.

MSF, Doctors Without Borders, HIV
Florence Anam, coordinatrice du plaidoyer sur le VIH, Médecins Sans Frontières

Le monde s’est aujourd’hui habitué aux reportages présentant la lutte contre le VIH comme un succès. Dans certaines régions, en particulier dans les pays du Nord, la situation n’est en rien comparable à celle d’il y a 30 ans. Si les vingt dernières années resteront gravées comme celles de la « révolution du traitement du VIH », avec ses avancées massives en matière d’accès aux médicaments et aux outils de prévention, notamment grâce à un financement international enthousiaste ; nous craignons quant à nous d’entrer dans une ère de « retour du SIDA ». L’impression générale peut laisser penser que le pire est derrière nous, mais ce n’est pas le cas.

Selon l'ONUSIDA, cette année, 75% des 36,9 millions de personnes vivant avec le VIH connaissent leur statut sérologique, contre seulement deux tiers (67%) en 2015, et 59% de ces personnes ont accès à un traitement. Un terrible constat pèse pourtant sur cette encourageante avancée : à l’échelle mondiale, les progrès restent fortement inégaux. On note de plus un désengagement des bailleurs international de la lutte contre le VIH.

MSF, Doctors Without Borders, Malawi, HIV

Près d'un million de personnes vivant avec le VIH sont décédées du SIDA en 2017, et ce, malgré les connaissances scientifiques, les outils et les diagnostics disponibles. Le nombre de décès liés au SIDA dans le monde n'a quasiment pas diminué au cours des dernières années. L'objectif mondial de 150 000 décès de moins par an disparait à l'horizon comme un mirage.

Le nombre de décès dus au SIDA dans les pays où MSF travaille reste effarant : 17 000 décès en République Démocratique du Congo, 1 100 en Guinée, 28 000 au Kenya, 39 000 au Malawi, 70 000 au Mozambique et 126 000 en Afrique du Sud. Aujourd'hui, 30 à 40% des personnes dans le monde qui commencent le traitement, le font avec un CD4 extrêmement bas (inférieur à 200), un indicateur d'échec immunitaire grave. Ils encourent donc un risque très élevé de mourir. Partout en Afrique subsaharienne, les patients continuent d'arriver dans nos hôpitaux à un stade avancé, de sorte que 25 à 30% des personnes décèdent dans les 48 heures.

Aujourd'hui, la différence se trouve dans le fait que la majorité des personnes au stade avancé de la maladie connaissent déjà leur statut VIH-positif, et la majorité d'entre elles prend déjà des antirétroviraux. Dans les hôpitaux soutenus par MSF, qui soignaient les patients atteints du SIDA, la majorité des patients étaient déjà sous traitement: Kinshasa (RDC) 71%, Conakry (Guinée) 62%, Homa Bay (Kenya) 60% et Nsanje (Malawi) 67% des patients. Les défis inévitables du traitement quotidien, associés à un appui peu adapté par les systèmes de santé entraînent un « échec du traitement » : soit les personnes arrêtent le.

MSF, Doctors Without Borders HIV/AIDS

traitement, soit le traitement perd son efficacité. Dans le pire des cas, une proportion importante a développé une résistance au traitement existant.

Les mesures nécessaires pour traiter de manière efficace ce ‘SIDA contemporain’ manquent manifestement dans la réponse actuelle, mais les mesures pour venir en aide aux personnes vivant avec le VIH ne pourront pas non plus être prise, tant que la mortalité élevée ne sera pas reconnue. Les centres de santé et les hôpitaux doivent être en mesure de fournir rapidement un dépistage et un traitement pour sauver les personnes à un stade avancé du VIH et les guider vers un traitement stable tout au long de leur vie, une fois rétablies, ou leur fournir un traitement de deuxième ou troisième ligne, lorsque ceux-ci sont nécessaires.

En même temps, les équipes de MSF et les activistes de la lutte contre le VIH en Afrique subsaharienne mettent en lumière les premiers signes de l’impact mortel d’une baisse drastique du financement international, un impact qui pourrait affecter des millions de vies dans les prochaines années. Dans les pays fortement dépendants de bailleurs, en particulier pour les antirétroviraux, un financement international en déclin et un déficit de traitements semblent imminents à ce moment crucial. Alors que la solidarité internationale a sauvé toute une génération au cours des 20 dernières années, aujourd'hui, une nouvelle génération risque de disparaître avec le désengagement des donateurs.

Sans ressources supplémentaires, des pays tels que la République Centrafricaine et la Guinée seront contraints de réduire le nombre de nouveaux patients sous traitement au lieu d'étendre la prise en charge des malades, car ils sont confrontés à un déficit de financement du traitement dans les allocations 2018-2020 du Fonds Mondial de Lutte contre le Sida, la Tuberculose et le Paludisme.

MSF, Doctors Without Borders, HIV, World Aids Day

On a beaucoup parlé récemment de l’importance du dépistage du VIH, mais on ne peut pas le dissocier du contexte actuel du financement. Sans financement garanti pour assurer le traitement soutenu, la connaissance de son statut VIH–positif pose un véritable dilemme. Les personnes séropositives devraient avoir accès au traitement, dans des systèmes de santé ou communautaire habilités à dispenser des soins. Sans engagement politique et sans financement soutenu, il n'y aura pas d'intensification du dépistage ni du traitement - encore moins de réduction du nombre de décès liés au sida.

L’objectif de la Journée mondiale du sida est la solidarité internationale avec les personnes qui continuent de se battre pour leur survie, luttant contre les barrières que leur imposent la négligence et la discrimination. Ce sont ces personnes et ces patients qui ont besoin de notre attention. La Journée mondiale du sida 2018 leur est consacrée : à elles, qui continuent de mourir dans l’ombre du succès.


Médecins Sans Frontières (MSF) est impliquée dans la prise en charge du VIH depuis l’an 2000. En 2017, MSF appuie 215 900 personnes sur traitement antirétroviral dans 27 pays en Afrique, en Asie et en Europe de l'Est, tout en mettant l'accent sur la mise en œuvre de stratégies de traitement pour atteindre les personnes le plus tôt possible dans la progression de leur maladie, et en plaçant les personnes vivant avec le VIH au centre de leurs attentions. MSF investit dans des approches qui traitent le SIDA et remédient aux échecs de traitement, qui améliorent les soinsdispensés aux adolescents et aux enfants et dans l’augmentation de

la couverture antirétrovirale dans des régions négligées telles que l’Afrique de l’Ouest, l’Afrique Centrale et les pays en conflit.